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Edouard Verschaffelt

Il est clair que ce Flamand, né à Gand en 1874 et décédé à Bou Saâda en 1955, a été non pas un peintre orientaliste, mais un homme profondément enraciné en Algérie.

Il va produire une peinture de l’enracinement, de la passion et de l’approfondissement de cette réalité algérienne si malmenée par l’exotisme orientaliste avec tout ce qu’il colporte et traîne derrière lui de relents coloniaux et d’arrangements paternalistes qui édulcorent le réel et le badigeonnent de couleurs exacerbées, rutilantes et criardes.

Certes, tous les orientalistes n’ont pas été dupes ni aveuglés par le soleil, mais Edouard Verschaffelt a pris à contre-pied l’orientalisme académique, colonial ou pleurnichard. Elève de l’Ecole des Beaux-Arts d’Anvers, il porte en lui, dès le départ, les traces ineffaçables de la peinture flamande ; et l’attirance viscérale par l’impressionnisme.

Arrivé en Algérie avec son épouse, il est porteur de ces deux héritages fabuleux. C’est pourquoi il ne tombera pas dans le piège de l’orientalisme béat devant tant de soleil, de splendeur et de misères de l’Algérie de l’époque. D’autant plus, qu’à la différence des autres orientalistes attirés par l’Afrique du Nord, de façon douteuse et confuse, Edouard Verschaffelt vient en Algérie en 1919 pour fuir l’occupation allemande de la Belgique durant la Première Guerre mondiale. Il s’installe dans le pays avec son épouse et éprouve tout de suite une fascination pour Bou Saâda qu’il adopte d’emblée et où il perd très vite sa femme qui y décède. Bou Saâda était, à l’époque, le « fief » de Dinet qui est l’orientaliste du coin et une sorte de notable de la ville d’autant plus qu’il s’est converti – sincèrement ou ostentatoirement ? – à l’Islam ; ce qui lui donne une aura extraordinaire auprès de la population autochtone. Edouard Verschaffelt rencontre tout de suite Dinet, mais le courant ne passe pas entre les deux hommes.

Apparemment, le peintre belge n’apprécie pas le peintre français, ni du point de vue artistique ni du point de vue humain. Si Dinet s’est incrusté à Bou Saâda, qu’il s’est « converti » à l’Islam, qu’il partage sa vie avec un habitant de la ville, de race noire et qu’il perpétue la tradition répétitive de l’orientalisme scholastique ; Edouard Verschaffelt va vivre à Bou Saâda. C’est ainsi qu’après la mort de son épouse flamande, il va se marier avec une Algérienne du cru de la tribu des Ouled Sidi Brahim, avec laquelle il aura deux enfants et vivra une passion extraordinaire qui apparaît dans les multiples tableaux qu’il lui consacre sa vie durant.

Verschaffelt va avoir, ainsi, des liens de sang avec cette Algérie qu’il va peindre de l’intérieur jusqu’à ce qu’il y meure et qu’il y soit enterré en 1955. On peut appliquer à ce peintre authentiquement bou saâdien cette réflexion d’Albert Camus sur certains peintres orientalistes, très rares, il est vrai ! « L’Algérie ne devait pas, apparemment, être leur patrie, et cependant, depuis que ces terres sont ouvertes à l’Occident, les peintres n’ont cessé d’y faire leur pèlerinage. Il en est qui n’ont jamais pu se détacher de cette nature et qui ont fini par y mourir au terme d’une lutte épuisante pour en forcer le secret. » Edouard Verschaffelt épousera Bou Saâda et Bou Saâda l’épousera parce qu’il va y fonder une famille et une peinture qui fera école, bien que l’homme laïque fervent et solitaire convaincu vivra retiré, se vouant à sa famille et à sa peinture. Loin des ors et des mondanités coloniales qui plaisaient tant à Dinet dont certains responsables politiques algériens ont grossi l’importance parce qu’il se serait converti à l’Islam. Souvent les peintres orientalistes ont été des peintres coloniaux d’une façon consciente ou inconsciente et ont mis en branle l’encerclement des corps, des architectures, des lumières, de la nature et des scènes de la vie quotidienne fantasmés, en les bourrant de leurs propres signes, de leurs propres lubricités (ah, le thème des odalisques alanguies !) et de leurs propres préjugés souvent pitoyables, et dont le résultat final est l’éclatement de l’Autre, l’indigène, dans une confusion étourdissante mêlant misérabilisme, couleur locale, exotisme et voyeurisme. Tout cela, bien évidemment, démuni de toute métaphysique.

Edouard Verschaffelt évitera ce piège parce qu’il s’engagera, s’enfoncera même dans cette Algérie à l’époque, mater dolorosa, de la colonisation française. Sa peinture sera sublimée par cet ancrage et par l’héritage flamand et impressionniste qu’il ne reniera jamais et qu’on verra se déployer fastueusement dans ses grandes toiles : Légende d’Antar, Madone musulmane, Jeune mauresque au chevreau, La Caravane, Intérieur de Bou Saâda et Rue dans la Kasba d’Alger ; et plus intimement (dans le sens intimiste du terme) : plusieurs portraits superbes de femmes (surtout la sienne) et d’enfants de Bou Saâda. Pierre Fontaine écrira à son sujet, d’une façon très pertinente : « Il a su conserver la bonne mesure entre le trop léché d’un Dinet et l’abstraction picturale moderne. » En effet, Edouard Verschaffelt ne peint pas la lumière, mais il jette sur ses tableaux une sorte de poussière dorée et ainsi il évite ce semblant de réalisme qui a tellement imprégné la peinture orientaliste. Dinet et d’autres peintres « officiels » (Dinet était très lié au ministère de l’Intérieur français) ont jeté de l’ombre sur ce peintre grandiose et vrai, qui voulait vivre à l’ombre de ses toiles dans lesquelles il mettait tout ce qu’il avait en lui de lumineux et d’authentiquement algérien.

Par Rachid Boudjedra, elwatan.com

jeudi 10 mars 2005.

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