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JUANITA GUCCIONE

L’ARTISTE-PEINTRE JUANITA GUCCIONE (1904-1999), AU-DELÀ DU VOYAGE ORIENTALISTE

Une Américaine à Bou-Saâda      (Le Soir d’Algérie, édition du 04 septembre 2011)

 Par Barkahoum Ferhati, chercheure au CNRPAH

«Le voyage, c’est cette expérience individuelle qui a permis aux peintres d’établir la vraie rencontre entre leur propre histoire et l’histoire du pays qu’ils visitent.»(1)

L’Algérie était depuis longtemps une destination appréciée des voyageurs, peintres et écrivains. A partir de 1830, elle devint une contribution incontournable à la formation esthétique de tout artiste. Les premiers peintres furent des reporters de guerre, accompagnant les armées tels Horace Vernet, Delacroix ou encore Fromentin. D’autres artistes à la recherche d’exotisme oriental vont suivre cet itinéraire tel Etienne Dinet ou Edouard Vershafelt, qui, subjugués par le pays, y éliront domicile. L’Algérie fit alors l’objet d’une véritable quête initiatique, tout comme avant elle le voyage en Grèce ou le tour de l’Italie.

Les femmes, certes très peu nombreuses, ne furent pas en reste. Même si, au début, le voyage des femmes fut pensé en famille pour accompagner l’époux ou les parents, il devint peu à peu une décision personnelle pratiquée en solitaire. Les premières femmes connues qui firent le voyage en Algérie furent certainement des écrivaines comme Isabelle Eberhadt ou Hubertine Auclert. Les Européennes restent toutefois marginales. Ce sont les Américaines, notamment les artistes-peintres, qui furent les avant-gardes dans ce domaine. Elles furent plus audacieuses à entreprendre le voyage initiatique sans avoir à être chaperonnées par un mâle. C’est ainsi qu’en 1931, Juanita Guccione, jeune peintre américaine, entreprit, comme il se doit, un voyage en Algérie, commençant par Paris, puis l’Italie, puis la Grèce, ensuite l’Egypte pour enfin arriver en Algérie et atterrir à Bou-Saâda. Enchantée par la «cité du bonheur», elle y élit domicile quelque temps. Et comme pour mettre fin à son errance et sceller définitivement son destin à celui de la cité, elle épousa son guide avec lequel elle eut un fils. Mais, en 1935, devant impérativement quitter le pays, elle regagne avec amertume son pays natal, les Etats-Unis. Anita est née en 1904 à Chelsea au Massachussetts, d’une famille d’origine européenne mais de condition modeste. Elle est la cadette de quatre enfants, venant après ses deux sœurs Irène et Dorothy et son frère James. Après la mort du père, Emmanuel Rice, sa mère, Hilda Watermann, s’installe avec ses enfants à New York, à Brooklyn. Anita a alors 12 ans. Après des études secondaires, elle dut, comme sa sœur Irène, travailler pour subvenir aux besoins de la famille aux côtés de leur mère. C’est Dorothy, la plus jeune, qui eut le privilège de s’inscrire en premier au Pratt Institute and Art Students League. Il faut dire que les enfants Rice étaient tous dotés d’une fibre artistique, don cultivé par leur mère et leur grand-mère qui aimaient les arts. Irène et Anita, encouragées par leur sœur benjamine Dorothy, ne tardèrent pas à s’inscrire en cours du soir à l’Art Institute. Mais le cours ne fut qu’un point de départ pour leur formation artistique. Anita envisagea de pousser cette formation en effectuant le voyage à Paris. En effet, pour être reconnus dans le saint des saints de l’art contemporain, les peintres américains devaient effectuer le rite parisien de passage. Ils comprirent très tôt qu’ils n’avaient pas le choix. On rappellera à cet égard que les critiques français réservèrent ricanements et sarcasmes à l’Exposition universelle de New York, organisée en 1867, juste après la guerre de Sécession : «Cette exposition est indigne des fils de Washington. Au milieu de nos vieilles civilisations, les Américains font l’effet d’un géant fourvoyé dans une salle de bal.» Le goût français régnait sur le monde. Les Américains avaient les matières premières : l’espace géographique, les moyens économiques, le dynamisme. Pour le reste, les arts plastiques notamment, ils se rendaient bien compte qu’ils accusaient, face aux Européens, un énorme décalage. C’est dans cet état d’esprit que le projet de voyage d’Anita trouva sa raison d’être. Elle devait le mûrir. En attendant, il lui fallait trouver les moyens de le financer. Pour réaliser son rêve, Anita travailla durement. Le rêve était possible car l’Amérique des années 1920 vivait sa période d’industrialisation florissante. Les migrants affluaient du monde entier pour aider à la construction industrielle du pays. Ce qui permit une certaine ouverture du pays envers les femmes, les Noirs et les étrangers. Paradoxalement, en même temps que se construisait le pays, l’Amérique puritaine, conformiste et conservatrice se durcissait. C’est dans cette ambiance que vécut Anita. Elle travailla comme mannequin, modéliste et copiste dans différentes maisons de haute couture. Lorsque la bourse fut suffisamment remplie, le projet de voyage avait eu le temps de mûrir. Le départ était imminent lorsque l’Amérique s’effondra subitement sous le coup du krach de 1929. Cet effondrement économique entraîna le monde entier dans la déroute. Mais Anita ne renonça point à son projet. Elle embarqua pour la France pendant l’été 1931. Elle arriva dans un Paris, centre du monde de l’art, devenu le point de ralliement de l’art indépendant. Pourtant Anita ne s’arrêta à Paris que le temps de préparer un autre voyage qu’elle n’avait pas prévu initialement. Elle se rendit d’abord à Rome l’incontournable, puis en Grèce où elle allait probablement chercher le passé antique de l’Américaine blanche qu’elle était. Elle rencontra une Grèce bigarrée d’Occident et d’Orient où l’empreinte turque se ressentait encore fortement. Voulant rencontrer le véritable Orient, elle poursuivit son périple. Elle embarqua pour l’Égypte. Le rêve de notre aventurière ne s’arrêtant pas là, elle continua ses pérégrinations vers l’Algérie qu’elle atteignit par le Sud et c’est à Bou-Saâda qu’elle fit escale, qu’elle n’avait pas envisagée car Anita était une femme dynamique, toujours en mouvement. C’était une Américaine de son temps. Mais Bou-Saâda, la paisible, la petite oasis baptisée par les romanciers et les artistes, l’«enchanteresse», vivait au rythme d’un autre temps, celui de la contemplation et du mysticisme ; loin des bruits de la civilisation et des brouhahas de la colonisation qui venait tout juste, en 1930, de fêter en grande pompe le centenaire de sa réussite. Considérée, dès 1845, impropre à la colonisation, Bou-Saâda garda son cachet local que l’on allait mettre à contribution pour le compte d’un tourisme folklorique en plein essor. En effet, dès 1920, le tourisme, nouvelle donnée économique de l’Algérie, inclut Bou- Saâda dans son organisation. La ville et sa région se prêtèrent tout naturellement à cette nouvelle donne. Les artistes y affluèrent justement pour retrouver cette «authenticité rêvée», Etienne Dinet, Flammand ou encore Edouard Vershaffelt s’y fixèrent pour plus longtemps. D’autres voyageurs hommes et femmes, peintres et romanciers, comme Seignemartin, Chasseriau, Gullaumet, Noiré, André Gide, Oscar Wilde, Pierre Loüys ou encore les boursiers de la Villa Abdeltif qui, depuis 1907, devaient impérativement y séjourner, avaient effectué des séjours dans la cité. Ils nous ont laissé de belles œuvres écrites et peinte sur la ville. Parmi les femmes, on peut compter Isabelle Eberhardt qui fit un séjour en 1902, pour rencontrer Lalla Zeineb, de la zaouïa rahmanya à El Hamel, Colette, en 1922, et bien plus tardivement, Simone de Beauvoir qui, à son tour, en 1957, alors que la guerre d’indépendance faisait rage, fit un séjour qu’elle relate dans le Deuxième Sexe. Dans les années 1930, le séjour de Bou-Saâda était devenu un pèlerinage incontournable que tout artiste-peintre se devait d’effectuer, comme celui de Barbizon ou de Pont-Aven. Anita ne pouvait donc échapper à l’envoûtement de la cité. Elle s’en éprit ainsi que de son peuple. Tout naturellement, elle déposa ses bagages pour un temps. Elle élit domicile chez une Anglaise, installée depuis bien longtemps à Bou-Saâda pour soigner ses rhumatismes, laquelle lui offrit le gîte et le couvert. Anita va très vite s’attacher à son jeune et beau guide B., qui maîtrisait parfaitement la langue de Shakespeare et devint non seulement son guide préféré mais aussi son amoureux. Il faut dire que pour se déplacer dans ces contrées et suivre les nomades, une femme même roumia ne pouvait s’aventurer seule. On se souvient des aventures d’Isabelle Eberhardt qui se déguisait en homme pour se mouvoir dans l’univers des hommes. Peut-être, d’ailleurs, le travestissement était-il nécessaire car le costume de l’Européenne n’était pas très pratique en ce temps ? Anita comme Isabelle adopta le pantalon pour pouvoir se mouvoir en toute aise, arpenter le Sahara à dos de cheval et suivre les nomades dans leurs déplacements. Peu à peu son amour pour son guide alla grandissant et, inévitablement, elle tomba enceinte. Cela n’enchanta guère l’administrateur puritain de Bou-Saâda, pas plus que notre beau guide bou-saâdien qui ne parut pas être disposé à accepter cet état de fait. Les ennuis commencèrent alors pour Anita. L’administrateur de Bou-Saâda va l’accuser d’espionnage pour le compte de l’Allemagne, avec laquelle les relations commençaient à se dégrader (étrangement Isabelle Eberhadt fut accusée du même fait). Après deux années de bonheur, elle dut quitter Bou-Saâda pour Alger où elle trouva refuge chez les Sœurs sous la protection du Consul américain, le temps de l’accouchement de son fils, Djelloul fils de B., qui naquit en 1933. La discorde commença à propos de la garde du fils. Ne pouvant avoir une autorisation de sortie pour son fils, elle dut quitter l’Algérie clandestinement pour l’Angleterre, puis rejoindre les Etats-Unis. De retour dans son pays, d’autres ennuis l’attendaient. Comment conserver la garde du petit Français et le naturaliser américain ? Un véritable casse-tête avec les services de l’immigration américaine qui avaient durci les lois sur l’immigration. Grâce à l’appui de sa famille, elle obtint la garde et la naturalisation de son fils. Malgré ces tracas, elle ne revenait pas bredouille : elle ramenait du voyage algérien plus de 200 œuvres, toiles et dessins. En 1935, elle organisa pour la première fois une exposition au Brooklyn Museum sous la signature d’Anita Marbrook. Mais cette exposition fut saluée modestement par les critiques américains. Le New York Times reconnut toutefois en elle l’artiste américaine ayant «su montrer le véritable visage de la colonie française. Sans les faux coloris des orientalistes comme Delacroix ou encore Etienne Dinet», Juanita montrait une image digne des Algériens, surtout des femmes. Sans plus d’échos et quelque peu déçue, elle remballa ses œuvres et ne les montra plus. La page algérienne semblait refermée. Peu à peu, elle perdit espoir de retrouver son beau guide. Pour couper court aux questionnements de son fils à propos de sa famille et de son père algérien, elle lui annonça leur mort dans la famine qui accabla le pays dans les années trente. Anita, devenue Juanita, se consola très vite car l’Amérique était en plein boom économique avec le New Deal, décidé en 1932 par Roosevelt, qui redonna confiance aux Américains. C’était l’époque de l’automobile, de la radio, de la télévision, du cinéma hollywoodien, de l’aviation et des gratte-ciel (Chrysler Building, Empire State Building et Rockfeller Center). L’arrivée massive des artistes fuyant la répression du fascisme et du nazisme va insuffler aux Américains un dynamisme artistique sans précédent. Profitant de cette embellie, Juanita reprend le chemin des études, elle s’inscrit au School of Fine Arts, la prestigieuse institution fondée en 1934 par Hans Hofmann, artiste et mathématicien allemand qui avait fui l’Allemagne nazie. Il était à l’origine du pointillisme, technique dont elle s’imprégna fortement. Elle rejoint ensuite sa sœur Irène, artiste confirmée qui avait fondé le Laboratory School of Design du «Works Progress Administration’s Federal Arts Project»(2). Elle fit des fresques pour le compte des postes américaines. Ce laboratoire fut aussi pour elle l’occasion d’expérimenter des méthodes alliant la physique, la chimie et la peinture. Elle ne manqua pas de fréquenter Amédée Ozenfant, le fondateur du purisme avec Le Corbusier, ou encore Léger et son surréalisme. Fréquentant les salons et les expositions qui abondaient à New York entre la Huitième rue, la Sixième et la Quatrième avenue, elle fit la rencontre du riche industriel Guccione qu’elle épousa en 1943. Ainsi, elle put se consacrer entièrement à son art sans se soucier du lendemain. Imprégnée de cette culture, son œuvre est alors le reflet des courants artistiques en vogue à New York, du réalisme social, du surréalisme, du cubisme, de l’abstrait, du pointillisme, du machinisme, etc. Elle exposa plusieurs fois dans l’année dans les prestigieuses galeries new-yorkaises, au Brooklyn Museum. Elle semble s’éloigner de l’Orient et, comme pour conjurer le sort oriental, elle abandonne sa signature à connotation orientale, Juanita Mabrook, pour l’occidentale Juanita Guccione, une manière pour notre artiste de tourner définitivement la page, d’autant plus que l’espoir de retrouver son beau guide B. s’amenuise. La Grande Guerre est aux portes. L’Amérique décide enfin de créer un front uni avec les Alliés contre l’Axe (Allemagne-Italie-Japon). Paradoxalement, alors l’Europe est à feu et à sang, l’Amérique vit un véritable boom : «Devant Paris éteint, New York devint alors le centre de l’Art.» Il faut attendre bien longtemps pour que Juanita reprenne son sujet oriental. Mais, au fond, l’a-t-elle réellement évacué ? En 1991, sous l’impulsion de son fils Djelloul, alors qu’elle avait 87 ans, elle accepte de dépoussiérer son œuvre algérienne pour l’exposer en Algérie, au Musée des Arts et traditions populaires d’Alger, sous le titre «De New York à La Casbah d’Alger». Plus de 20 toiles et plus de 36 dessins sur Bou-Saâda et Alger reçurent un accueil chaleureux du public algérien. Son fils Djelloul n’a, quant à lui, jamais voulu changer de nom, confiant qu’un jour il percerait le secret de famille car il n’a jamais cru la version de sa mère. Cette exposition lui permit de faire un premier pas pour retrouver sa famille. Malheureusement, les années 1990, «années de sang», ne furent d’aucun repos pour les Algériens. Mais grâce aux recherches effectuées par l’ambassade d’Algérie à Washington et par un heureux hasard, il retrouva enfin les traces de sa famille de Bou- Saâda. Mais en 1999 Juanita Guccione décède à New York. Elle est enterrée dans le fameux cimetière des artistes de Woodstock, la colonie des artistes. En 2001, Djelloul, fils de B. dépositaire de l’œuvre de sa mère Juanita Guccione, propose à l’Algérie un don, par le biais de la vente à un prix symbolique de l’œuvre algérienne (174 toiles et de plus d’une trentaine de dessins) avec la condition que ces œuvres rejoignent les cimaises algériennes et en particulier celles de Bou-Saâda. Une exposition est alors organisée par l’ambassade algérienne à Washington avant l’acheminement des œuvres vers l’Algérie qui eut lieu en 2004. En 2002, l’Algérie, représentée par la ministre de la Culture et de la Communication, Madame Khalida Toumi, alors porte-parole du gouvernement, signe un accord bilatéral sur les échanges culturels avec l’ambassadrice américaine à Alger, Madame Janet Sanderson, par lequel la partie américaine propose la rénovation des œuvres de certains artistes comme Omar Racim, Haminou, Mena et Kechkoul, tandis que la partie algérienne suggère «la création d’un musée d’art contemporain au nom de l’artiste américaine, Juanita Marbroock», comme le conclut le communiqué publié dans le quotidien El Moudjahid du 25 août 2002. Un musée d’art moderne tant attendu en Algérie ! Déjà en 1964, le ministre de l’Education, Ahmed Taleb Al Ibrahimi, en charge de la culture, avait annoncé la création prochaine d’un musée d’art moderne, dans une allocution à la salle Ibn Khaldun, lors de la fameuse exposition intitulée «Art et Révolution» qui regroupait des artistes et non des moindres ayant fait don de leurs œuvres pour soutenir «l’Algérie nouvelle»(3). Un projet qui ne pouvait se réaliser, en ces temps où l’art contemporain était subversif. En 2007, le Musée d’art moderne algérien, le MAMA, voit enfin le jour. Mais les œuvres de Juanita ne couvrent toujours pas ses cimaises ! Ni celles du Musée national de Bou-Saâda non plus ! Et les Algériens attendent patiemment de voir les œuvres de Juanita Guccione comme l’exhorte Djelloul Mabroock fils de Junaita Guccionne !

B. F.

 

(1) Christine Peltre Du peintre qui voyage au voyageur qui peint ou l’Orient des artistes français, Horizons maghrébins, n°33 /34, 1997, pp. 128-133.

(2) WPA, Works Progress Administration, loi votée par le congrès en 1935, par laquelle l’administration fédérale substitua aux allocations de chômage une politique d’emploi à des travaux publics qui assura pendant huit ans la survie matérielle d’un grand nombre d’artistes américains.

(3) On pouvait compter parmi eux des artistes issus de diverses écoles de l’art contemporain, de l’art vivant, de l’Ecole de Paris, de l’art abstrait, géométrique, lyrique et de l’expressionnisme, comme, Lurçat, Masson, Wifred Lam, Sigismond Kolos-Vary, Pignon, Emilio Vedova, mais aussi Abidine Dino, peintre turc, ami et disciple de Nazim Hikmet, Boris Tassilesky, Cesare Peverelli, Arroyo, Manolo Millarès, Pichette, et d’autres plus jeunes comme Parré Michel, Jean Monory, Jorge Camacho, Asser Nasser (Iran), Cherkaoui (Maroc), etc.

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