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L’Oasis de Bou-Saâda… de la cité médièvale à la garnison coloniale

Si vous êtes à Bou-Saâda et que l’envie de la visiter vous prenne, qu’à cela ne tienne ! Partez de l’hôtel « Kerdada» et dévalez la petite pente qui conduit au M’seyrah (petit théâtre ou esplanade) appelée aussi, à l’époque coloniale, place « des chameaux ». La pente de droite vous ménera vers « El-Erg » autre accès à l’oued. L’Hôtel Lograda, superbe demeure mauresque disposant d’un jardin suspendu exubérant, agrémente le lieu. Sur la place des chameaux, le défunt Mohamed Benaissa alias « Guizaoui », y tenait commerce avec ses randonnées camelines.
De touristes suissesses ou autrichiennes se plaisaient à s’acheter, momentanément, une frayeur sur la posture baraquée d’un chameau. La procession quittait les lieux à destination des dunes, au nord-est de la palmeraie, là où meurt l’oued. Sa résurgence par puisage se fera au Maâdher, fleuron de l’agriculture moderne. Quand à vous, vous emprunterez, la pente dallée de pierre, qui descend vers l’oued. On l’appelle « Araga », son ascension fait réellement transpirer, pendant la chaude saison. A l’entame de la descente, les senteurs florales vous saisissent, l’odeur rugueuse de la sève du figuier ou l’effluve de la rose sauvage appelée « sueur du prophète ». Les fleurs rouge-oranger du grenadier sont un plaisir pour l’œil, la vigne rampante, gambade de muret en muret. Une tradition atavique, permettait au mitoyen de jouir des fruits du voisin, quand les branches des arbres enjambaient la clôture de l’un ou de l’autre. Le crissement du grillon, strident et lancinant, vous invite à de nouvelles sonorités. Le croassement guttural des grenouilles, jadis hôtes des lieux, ne vous accompagnera plus. Ces batraciens ont été spoliés de leur eau vive qui a cédé la place aux eaux putrides.

Vous traverserez le gué, le parcours ascendant de la rive droite sur quelques mètres, vous fera découvrir l’ancien atelier d’Etienne Alphonse Dinet. La maisonnette surmontée d’une « koubba » construite en mezzanine, livrait par son balcon, une vue imprenable sur l’oued. Cette maisonnette n’existe plus, elle a été emportée par les flots d’une crue impétueuse.
Vous prendrez à votre gauche une côte parée de part et d’autre de jardins fleuris. Au milieu du chemin muletier, se trouve l’ancien moulin à grain des mozabite . La grande aube à l’extérieur du bâtiment, fonctionnait à l’énergie hydraulique, grâce à la trombe d’eau de la Séguia.
Séguiat-Nakhara qui longe la rive droite de l’oued duquel elle est ponctionnée à hauteur du moulin Serguine et sa sœur jumelle, Saguiat-Elkhachba sur la rive gauche, assurent l’irrigation de toute la palmeraie. Le tour d’eau de chaque parcelle, était régenté par une organisation coopérative, où la morale et l’équité jouaient un rôle majeur dans la distribution. Au niveau du moulin, l’eau qui tombait telle une cataracte, faisait tourner l’immense roue pesant plusieurs tonnes. L’axe denté de la roue faisait mouvoir la meule supérieure écrasant le grain sur la meule inférieure.
Mulets et baudets faisaient le pied de grue, dans l’attente de la mouture ensachée dans des contenants en jute pour le blé, ou en poil de chèvre pour l’orge.

En continuant la petite escalade, vous déboucherez sur un belvédère, le cimetière des Ouled Hamida est là. La quiétude et le dénuement des lieux adossés au piémont du mont Kerdada, participent au repos de l’esprit. Nasredine-Dinet converti à l’Islam y est enterré. Il gît sous une Koubba, appelée tombeau de Dinet. Edward Verchavelt autre picturaliste d’origine flamande serait, lui aussi enterré, non loin de là. Converti à l’Islam, il prit femme dans la communauté de la cité. Leurs enfants, un garçon et une fille issus de ce mariage, sont encore parmi nous. Le ciel pâle azuré est d’une pureté presque transparente. Le fond sonore produit par les jacassantes volées de moineaux et d’étourneaux, crée l’enchantement. Le décor, est ainsi planté ! Dans la direction nord, le panorama qui s’offre à la vue est des plus prenants. Le regard embrasse un angle de 180° que nul obstacle ne gêne. Les palmiers élancés ou ce qu’il en reste,surplombent les vergers ombragés, qui couvrent les deux rives de l’oued. Clairsemés de petites maisons, les jardins offrent en été, une relative fraicheur. Au bout du regard, le mont Salat éperonne l’horizon. Le promontoire en forme d’entennoir tronqué tourné vers le bas, appelé billard du colonel Pein pendant la colonisation, trône au milieu de la steppe. Il porte actuellement le nom de Qalat Dhiab (la citadelle de Dhiab). Cette personnalité épique de la geste hilalienne était avec Djazia, les « Tristan et Iseult » de l’hagiographie locale.
Le mont Azzedine en vis à vis, fait une parallèle presque régulière avec le Kerdada. Ils couvent à eux deux, la cité dans un écrin vert et ocre.

Au milieu du tableau, Bordj-Essaâ (la tour de l’horloge) appelée anciennement fort-Cavaignac du nom du sinistre général de la colonisation, compère des généraux Pélissier et de Saint Arnaud initiateurs des enfumades des damnés du Dahra. Cette horloge égrennera le temps qu’aura duré la colonisation. La résistance de Benchabira sera réduite en novembre 1849, soit trois ans avant la réduction des Zaâtcha, par le salpêtre du canon. Plus bas se trouvait l’école des sous-officiers spahis (cavalerie) de l’armée française. Nombreux cadres de l’armée nationale (A.L.N.) auraient fréquenté cette institution et beaucoup d’entre eux l’ont désertée avec armes et bagages. Parmi eux, Lograda Belgacem « l’indochinois » et Slimane Lakehal alias «El Ouahrani ». A gauche, l’ancien hôpital colonial reconnaissable à son acrotère saillant, fait de gros blocs de pierre taillée. Cet hospice plus exactement, portait le nom du Dr Etienne Sergent, dont les travaux sur le typhus et le scorpionisme, ont fait école. A l’extrême gauche, la palmeraie déjà dense fait deviner les moulins Ferrero et en contrebas les moulins Serguine et Belamri, tombés en désuétude depuis longtemps. De proche en proche les deux minarets de la mosquée Cheikh Bachir-El-Ibrahimi, rappelle au visiteur qu’il est en terre d’Islam. Récidive architecturale de Messaoud ben Ziane, l’artisan maçon, elle est la modeste réplique de « Aya Sophia » d’Istamboul.
La démographie galopante qui a induit une « rurbanisation » effrénée a fait surgir d’immenses îlots bâtis, épousant les escarpements du terrain. Les nouveaux quartiers s’appellent Sidi Slimane,Koucha du nom d’un ancien four à chaux, Hai El-Moudjahidine, Maitar et visible au loin, sur la route d’Alger, la nouvelle ville. Hideux conglomérat de cubes, prétendant à la modernité qui jure par son incongruité. Au pied du mont Azzedine, se trouve une petite arrête montagneuse qui comportait à son faîte, une table d’orientation.
Cette table circulaire de plus d’un mètre de diamètre, indiquait toutes les directions : de la Mecque à San-Francisco et de Stockholm au Cap. Cette arrête a cédé sous les coups de boutoir des brise-roches, elle disparaîtra un jour sous le flot d’une bétonnière ou dans le ventre d’un concasseur. C’est inéluctable !

Le beau bâtiment blanc aux boiseries vert-wagon, noyé dans un jardin luxuriant, n’est autre que l’hôtel Kerdada, ex. Transatlantique ex. le Petit Sahara, racheté et ouvert en 1913 par les sœurs Baille, filles d’un prétendu maire de Paris. Le regard glissera ensuite sur les terrasses des Ouled-Hamida, accroché par son minaret typique octogonal, « défi technologique » de deux artisans maçons, natifs du quartier, les défunts Ahmed ben Ameur et Messaoud ben Ziane. En contrebas le quartier des Chorfa et la Koubba de Sidi M’hamed ben Brahim. Le sanctuaire de l’Emir El-Hachemi se trouve dans une venelle reliant la petite place du quartier à l’oued. Au milieu du tableau se dresse le Ksar, constitué de EL-Argoub et Achacha, vieux sites médiévaux, formant le premier noyau citadin. Vers la droite, Djemâa-Ennakhla, reconnaissable par le palmier qui jaillit à son entrée. Cette petite mosquée est l’œuvre du saint-patron de la ville, Sidi-Thameur ben Ahmed venu de Fez dit-on. Elle aurait été construite au début du 16è siècle, au lendemain de l’exode musulman d’Andalousie. L’Hôtel « Le Caid » et l’Institut des techniques hotellières situés aux Mouamine, parachèvent la vue offerte au visiteur. Au loin et à l’extrême droite, les terres agricoles d’El-Madher s’étendent verdoyantes, contrastées par le sable. On dit que sa surface agricole utile serait de 30.000 hectares. Célèbre déjà par sa carotte et sa laitue, il est appelé à devenir la bassin laitier du Hodna.. La route de Biskra serpente entre les dunes et les vergers de cultures de sol. Les dunes jadis culminantes, solidifiées par ensemencement végétal, sont présentement, définitivement fixées. Ces dunes ont servi au tournage de plusieurs films, dont « Le marchand d’esclave » de l’ Italien Anthony Dawson. La poursuite de la ballade, vous fera traverser la Déchra-El-Gueblia, (hameau sud) né probablement, pour les besoins du travail de la terre et la production de lait. Il s’y trouvait, d’importants élevages de bovins.

A hauteur du minaret des Ouled-Hamida, une étroite piste muletière dévale à travers les jardins aux clôtures tortueuses et aux portes grossières, faites de poutres de tronc de palmier. A sa mort le palmier fournit le « Lagmi », jus blanchâtre et sirupeux d’une extrême douceur. Il est tiré du faîte du palmier. Le tronc servira à confectionner des poutres de bois aux multiples usages.
L’étroit gué fait enjamber l’oued vers la rive gauche accessible, cette fois, par quelques marches. La lourde cascade vaporise les gouttelettes d’eau, qui emplissent l’endroit d’une légère brume. C’est Ain-Bensalem, endroit dont la fraîcheur est recherchée en période de canicule. Protégée des regards par une murette de pierre, on s’y « douche » en été. Les enfants barbotent dans son minuscule bassin. La montée de la côte raide aboutit à Sidi -H’mida. Un plan du film de Cécil Blount de Mille « Samson et Dalila » tourné en 1948, faisait remonter cette côte, à Victor Mature. A partir de cet endroit, on aborde la médina. En traversant Haouch-Lihoudi (le mas du juif), lieu colonial de débauche et plus tard de torture, on se dirige directement sur la place des Chorfa. L’unique maison à balcon qui s’y trouve, est celle de El-Aifa, ancienne résidence de l’Emir El-Hachemi et de sa famille. Les jeunes Emirs khaled et Mustapha, enfants adoptifs des Chorfa gambadaient avec leurs camarades du quartier.(1) C’est probablement ici que Chouikh Salah dit « Ghandi » membre du premier bureau politique de l’Etoile Nord Africaine, rencontrait le jeune Emir Khaled. L’illustre père, mort en 1902 est enterré à quelques mètres. Ce lieu historique ne semble pas s’attirer les faveurs des historiens et des conservateurs.

A partir de là, on peut regagner le centre de la ville par la rue des forgerons, où l’art de l’artisanat martial était très développé. On y ferrait les chevaux et façonnait les charrues et les faux. Le couteau bou-saâdi est né dans ses forges à soufflet en peau de chèvre. La mosquée des Chorfa fait la jonction avec les Achacha (huttes ?) et El-Argoub (le promontoire ?).
La vieille mosquée du Ksar rappelle étrangement les mosquées Ibadites. Les ruelles étroites permettant à peine le passage de deux personnes, sont cassées par des encoignures et des impasses. Elles ne sont jamais rectilignes, l’objet qu’elles remplissaient participait probablement d’un souci défensif contre les agressions et les razzias. Beaucoup de quartiers disposaient de portes massives à l’entrée principale, qui étaient closes la nuit tombée. La cité se prémunissait des attaques de tribus bellicistes ou de brigands écumant la steppe.
Longeant la mosquée, une petite rampe descend vers la rue appelée anciennement Rouville. C’était le quartier des ferblantiers et plombiers juifs. Accoutrée à l’arabe, la commununauté juive était placée sous la protection d’un notable. Elle portait toujours le nom de son protecteur.
Pratiquant librement son culte dans une synagogue, dont les vestiges sont toujours présents, cette communauté ne faisait l’objet d’aucune discrimination. Elle le rendit mal à ses hôtes en optant pour le nouveau statut, que lui offrait Crémieux.En descendant à droite, c’est Bab-Loubib, résidence de vieilles familles autochtones et entrée sud des Mouamines. Le parcours aboutit à la mosquée de Sidi-Thameur ou de Ennakhla, plus vieille construction de la médina. Cet ouvrage séculaire, restauré à plusieurs reprises par la seule volonté des riverains, risque de disparaître à jamais, si une action salvatrice de grande envergure, ne vient pas le soustraire à l’injure du temps. Accessible par une tonnelle voûtée, faite de matériaux locaux, la salle de prière d’une simplicité ascétique, inspire le recueillement et la sérénité. Son plafond de bois et ses colonnes étonnent par l’équilibre et l’harmonie des formes. Le mortier de chaux et de sable, protège la brique de terre séchée. Ce matériau doux en hiver et frais en été, permettait de lutter contre les hivers rigoureux et les étés torrides. La main de l’homme est visible à travers le lissage irrégulier des murs ou la grossièreté de la taille du bois. Point de rectitude, tout est fait d’ondulations, une symphonie de formes.

En quittant les lieux, la ruelle se termine par la fontaine éponyme et aboutit à la grande rue des jardins, de récente création. L’armée coloniale créa ainsi cette saignée pour priver les fidaiyne de la protection des jardins. A droite, elle mène vers le « verger du commandant » et au Saf-saf (ex promenade des écoliers) à gauche vers Ennader (la meule de foin). On y trouve un petit cimetière où sont enterrés les membres de quelques vieilles familles du quartier. En remontant la rue on y découvrira Ain-Mouamine, borne fontaine d’une eau pérenne, qui remonterait à des temps immémoriaux. Des jeunes, soucieux de conserver leurs attaches culturelles, ont réhabilité ces deux fontaines.
A gauche, la rue qui monte se subdivise en deux, telle des ciseaux, la branche supérieure est l’ex.rampe Wagner et à son sommet l’église catholique. La branche inférieure est la rue où se trouvait, la maison d’Etienne Dinet. Rachetée et restaurée, elle abrite actuellement le Musée national du même nom. Au bout de cette dernière se trouvait le centre de torture des D.O.P de sinistre mémoire. Cette unité opérationnelle spolia la famille Legoui de son bien patriarcal. Nous sommes au pied de l’ex. Fort Cavaignac, sa butte inférieure est l’actuel sanctuaire de chouhada qui abrite près de 250 sépultures. La petite ruelle de gauche près de la mosquée vous conduira à Rahbat-Mouamine. Pavée de galets, cette place recevait les grandes cérémonies communautaires. Il s’y trouve le plus vieux bain turc, hammam Boughlam. La coupole de sa chambre chaude serait confectionnée, par un magma de plâtre et d’œuf dit-on. L’étroite ruelle, côté sud, vous fera découvrir la mosquée Ibadite, « cachée » dans une échancrure. A partir de là, c’est Rahbat-El-Bayadh. Petite place où un ou deux cafés maures servaient le café turc ou djezoua. Les clients jadis assis sur des nattes d’alfa y jouaient au domino en sirotant leur café djezoua ou leur khordjelan. Le voyageur s’y couchait pour passer la nuit.

Nous sommes maintenant au cœur de la ville, l’ex place du colonel Pein, (encore lui !) est devenue la place des Martyrs. On y a jeté en 1957, les corps de 14 combattants de la liberté. Elle recevait les cirques Amar et Bouglione probablement, à une ou deux reprises à l’orée des années cinquante.
La place, ceinte d’arcades, est le lieu d’échanges commerciaux et de palabres. Ses échoppes gardent quelque survivance des métiers de savetiers, de couturiers et de brodeurs de burnous assis en « tailleur ». Les jours de marché, le médah ou goual s’installaient à même le sol pour chanter les odes épiques des Beni-Hillal. Benamar Bakhti immortalisa cette image, à travers le rôle que joua Athmane Ariout dans « le clandestin ». Les sons de la viole ou de la flûte se sont estompés sous la cacophonie des mégaphones et des chaînes stéréophoniques. Ce lieu historique a constitué la ligne de démarcation entre l’Orient musulman et l’Occident chrétien, représentés localement par la médina et le quartier européen. La première école française implantée par le cercle militaire vit le jour en 1855. L’officier chargé de ce cercle réclamait l’école française pour contrecarrer « l’ecole des talebs » qui , disait il, ne faisait que retarder la pénétration coloniale. Elle été justement implantée là, pas loin de la garnison et ce n’était pas innocent ! Elle portera plus tard, le nom de Lucien Challon, ancien directeur de la même école. Elle porte présentement le nom du saint patron de la ville. Son cours complémentaire, eut un illustre élève en la personne du défunt Mohamed Boudiaf, père historique de la Révolution armée. Il était hébérgé chez sa famille maternelle des Labadi.

Farouk Zahi
publié le 25/02/08 dans le Quotidien d’Oran

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