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Etienne Alphonse Dinet

Cité du bonheur de vivre, comme l’évoque si bien son nom, Bou-Saada éclôt au sein d’une des oasis les plus attachantes d’Algérie, dans un site merveilleux où s’accordent l’azur du ciel, Je profil des dunes, la ligne infinie de l’horizon saharien…

C’est là que repose le corps de Nasreddine Dinet, grand peintre et humaniste de l’Algérie, sous une modeste kouba blanche, baignée par l’intense lumière du Sud et bercée par la douce chanson des palmiers et l’air nostalgique de la flûte bédouine…

Pourtant son origine européenne, sa famille bourgeoise et catholique, son éducation occidentale étaient loin de laisser prévoir l’extraordinaire destinée de Dinet.

En effet, Alphonse Etienne Dinet est né à Paris, le 28 mars 1861, d’une famille originaire du Loiret.

Son père était avoué près du Tribunal de la Seine, son grand-père, ingénieur, fils d’un procureur du roi à Fontainebleau. Sa mère, Louise Marie Adèle Boucher était elle-même fille d’avoué.

Après de bonnes études secondaires couronnées par son succès au baccalauréat, il a accès à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Dinet obtient une médaille à sa sortie des Beaux-Arts. La question du choix de sa carrière est âprement débattue en famille, et sa sœur rapporte à ce sujet « qu’il serait en effet, tout naturel qu’il se décidât à faire son droit en vue de reprendre l’étude paternelle… ». Mais le jeune Dinet refuse et décide de se lancer dans la peinture pour permettre à « ses dons exceptionnels »de s’épanouir. Sa première œuvre, « La Mère Clotilde » fut bien accueillie par les critiques et les amateurs du Salon de 1882.11 s’agissait du portrait d’une vieille paysanne avec sa coiffe blanche caractéristique.

En 1883, il reçoit une mention honorable pour son « Rocher de Samois »(Fontainebleau) et fait son premier voyage en Algérie. En 1884, le Salon du palais de l’industrie lui décerne une troisième médaille et surtout une bourse qui lui permet de repartir en Algérie.

Il fait alors un grand périple jusqu’à Ouargla et Laghouat. C’est la découverte décisive et émerveillée du Sud qui va profondément marquer la vie de Dinet. Parmi les œuvres lumineuses rapportées de ce voyage, figure l’admirable vue des «Terrasses de Laghouat» (exposée au Musée National des Beaux-Arts .d’Alger).

En 1889, il obtient la médaille d’argent à l’Exposition Universelle de Paris.

Cette même année, Dinet fait la connaissance d’un jeune Algérien, Slimane Ben Brahim Baamer dont l’amitié devait lui rester toujours fidèle. Slimane Ben Brahim fut désormais associé à toute sa vie artistique et spirituelle. En effet, à partir de 1905, Dinet s’installe définitivement à Bou-Saada tout en continuant à effectuer de fréquents voyages en France. Il habite alors une modeste demeure au plafond de terre et de roseaux soutenu par les traditionnelles solives de thuya.

Guidé par Slimane Ben Brahim, Dinet put avoir accès aux milieux algériens, connaître le pays et faire d’innombrables voyages en caravane a travers le désert…

Il apprit aussi à parler l’arabe, à comprendre l’âme algérienne, les us et coutumes et à aimer la religion musulmane au point de se convertir lui-même à l’islam en 1913 sous le glorieux nom de Nasreddine, « Le triomphe de la religion ». Sidi Thameur, saint personnage de la région du Hodna n’a-t-il pas affirmé « Béni soit celui qui reste plus de quarante jours à Bou-Saada ! »

Cette conversion à l’islam a déclenché une sourde campagne de calomnies, amplifiée au fur et à mesure que Nasreddine Dinet persévérait dans sa voie.

Ses adversaires européens les plus déclarés commencèrent à crier au « traître de l’Occident». Pourtant, esprit lucide et profond, c’est en pleine connaissance de cause et avec tout le sérieux et la sincérité dont il faisait preuve que Dinet avait choisi. Obéissant à des raisons impérieuses que lui dictait sa conscience, Nasreddine Dinet ne se livrait ni à un ritualisme superficiel ni à une expérience exotique. Il s’efforçait de suivre strictement les préceptes orthodoxes de la religion musulmane.

Animé par une foi sincère, Nasreddine Dinet se révélait alors un homme d’action et de spiritualité, doté d’une personnalité qui séduisait tous ceux qui l’approchaient. Alerte et prompt à s’enflammer, il s’imposait dans ses entretiens par l’élévation de sa pensée, l’étendue de sa culture et la force de son caractère.

De taille moyenne, plutôt mince, il avait l’air distingué. Il s’habillait correctement et sobrement car il était contre tout travesti. Ce qui frappait dans son visage, c ‘était l’éclat vif de ses yeux noirs qui témoignaient d’une vie intérieure intense et d’une réelle sensibilité.

L’artiste Bou-Saadi met alors tout son talent pour faire connaître la vie du désert, l’âme des Algériens, leur condition sociale…

Léonce Bénédite note en 1911 dans son journal que Dinet « ne veut plus peindre pour peindre mais se servir de la peinture comme d’un moyen d’expression pour traduire sa pensée, sans coquetterie d’artiste…

Sa production picturale ne dépassait pas une dizaine de tableaux par an et était alors appréciée par le monde des arts. Les musées de plusieurs capitales achètent des œuvres de Dinet (Musées de Berlin, Paris, Sydney, Tokyo…).

On en trouvait aussi chez les grands collectionneurs européens et algériens. En fait, pendant plusieurs années, ses œuvres n’arrivaient pas à son marchand de tableaux de la galerie Allard de Paris et étaient acquises aussitôt terminées. En décembre 1927, Dinet avait confirmé sa conversion à l’islam en prononçant solennellement devant le mufti d’Alger, la proclamation de foi, « Ech-Chahada ». Lorsque la nouvelle fut connue, ses anciens admirateurs commencèrent à le critiquer. Sa peinture devint, chose étrange, brusquement suspecte. Evitant de lui reprocher sa conversion, c’est à son art qu’on s’attaquait pour déchirer ses lauriers et transformer ses chefs-d’oeuvre en « oripeaux de l’orientalisme ». L’ostracisme des puissants groupes de pression coloniaux de l’époque fit échouer en 1929 un projet de fondation d’un musée consacré aux œuvres de Dinet. Cependant Nasreddine Dinet poursuit résolument sa voie, guidé par une foi profonde et agissante.

Au mois de mai 1929, à l’âge de 68 ans, il décide d’accomplir en bon musulman, le pèlerinage à La Mecque, malgré ses appréhensions et sa crainte de ne pouvoir résister aux fatigues et aux émotions de ce long voyage.

« J’ai vécu les impressions les plus sublimes de toute mon existence. Rien dans le monde, ni dans le présent, ni dans le passé, ne peut donner une idée de ce que nous avons vu comme foi monothéiste, comme égalité et comme fraternité entre deux cent cinquante mille êtres humains de toutes les races, pressés les uns contre les autres, dans le plus effroyable désert », écrit-il, de Djeddah.

Mais, peu de temps après son retour des Lieux saints, le 24 décembre 1929, El Hadj Nasreddine succombait, à Paris, à une courte et fatale maladie. Un service funèbre eut lieu à la mosquée de Paris. Puis, selon son propre vœu, son corps fut ramené à Bou-Saada où il fut enterré le 12 janvier 1930, suivi par une foule immense d’amis et d’admirateurs.

C’est à l’ombre des palmiers de l’oasis que se dresse sa tombe dominant le désert. Ce désert qui fut sa passion et qui l’aida à composer un hymne merveilleux à la gloire d’un pays, de son pays…

Quelques mois après sa mort, paraissait le « Pèlerinage à la Maison sacrée d’Allah », œuvre de piété qui témoigne à la fois de l’ampleur de ses connaissances et de l’ardeur de sa foi.

Suit alors une longue période de dédain et de mépris pour les œuvres de Nasreddine Dinet. Il faudra attendre la libération de l’Algérie pour qu’elles connaissent un regain d’intérêt et une juste réhabilitation.

Ses tableaux figurent dès lors dans plusieurs expositions organisées tant à Alger que dans de nombreuses capitales européennes et africaines.

Nasreddine Dinet, un érudit et un croyant

Nasreddine ne s’est pas confiné dans son rôle de peintre, mais s’est adonné à la recherche de la vérité, lisant beaucoup et rédigeant de nombreux essais à caractère littéraire, historique et religieux.

Les écrits personnels ou les livres qu’il a publiés avec son ami, Slimane Ben Ibrahim, témoignent de sa volonté de démystifier l’opinion de ses contemporains sur les idées préconçues à l’égard de l’Islam.

Aussi fervent et éclairé que les autres fidèles musulmans, Nasreddine Dinet voulait contribuer à rendre à l’Islam la pureté que des confréries maraboutiques tentaient de ternir, poussées par l’obscurantisme et les manœuvres colonialistes.

Il a dénoncé, notamment dans « Khadra », le comportement indigne de certains « marabouts » de Zaouia soi-disant « Chorfa » qui arguaient de leur origine noble pour s’attribuer un pouvoir occulte incommensurable. Nasreddine rappelait à ces « suppôts» de l’oppression que Dieu n’a pas d’associé : « La Ilaha Illa Allah ».

Dans « L’Orient vu de l’Occident », il met en garde contre l’irrespect ou l’ignorance d’un grand nombre d’orientalistes occidentaux qui n’ont pas su interpréter les valeurs de l’islam. Il fustige l’hypocrisie de Louis Bertrand, les puériles invectives du Père Lammens et la malveillance de Léon Roches qui avait simulé d’être converti à l’Islam, à des fins inavouables…

Un maître de la peinture algérienne

Cependant le grand moyen d’expression de Dinet a été celui de l’art. Son don développé de l’observation lui permit de saisir sur le vif les traits essentiels comme le moindre détail nécessaire à la composition de œuvre. Dessinateur excellent, il a su également dompter sa palette magique pour utiliser les effets de la couleur.

« Il ajoutait à son instinctive sensation (de la vie) ses dons naturels d’observation qui il nous le dira lui-même un jour lui permettaient de retenir extraordinairement les expressions et les couleurs », mentionne sa sœur dans la biographie de Dinet.

En effet, coloriste merveilleux il reconstitue, somptueusement, les aurores et les crépuscules sur les dunes. Profond psychologue, il interprète magistralement l’âme bédouine.

La « Vue de M’Sila », les « Charmeurs de serpents », « Esclave d’Amour et Lumière des Yeux », « La Femme abandonnée », « Les Guetteurs », « Jeunes Filles arabes » constituent parmi tant d’autres, des chefs-d’oeuvre où la réalité et le mirage se côtoient pour créer une harmonie remarquable.

Il a également illustré les ouvrages de « Antar » en 1898, de « Rabie El-Qouloub » (le printemps des cœurs) en 1902, « Mirages » en 1906, « Tableaux de la Vie arabe» en 1908, «El-Faïafi wa El Qifar» (le désert) en 1911, «Khadra» en 1929…

Dès 1915, le grand miniaturiste algérien Mohammed Racim collabore avec Dinet pour les planches d’enluminures qui viendront enrichir « La Vie du Prophète Mohammed » «Khadra » et l’ouvrage posthume « Pèlerinage à la Maison sacrée d’Allah».

Cette collaboration permit aux deux artistes de tisser des liens fructueux dans le domaine de l’art et de la culture.

Par ailleurs, esprit curieux et méthodique, Dinet a consacré un temps important et des efforts inlassables pour étudier les problèmes techniques des mélanges de couleurs, de l’altération des toiles peintes, de la conservation physico-chimique des œuvres d’art et même du procédé de la peinture à l’œuf.

Ces recherches ont été exposées dans un ouvrage à caractère scientifique qu’il a publié en 1926, sur « Les Fléaux de la Peinture et les Moyens de les combattre ».

Il considère par ailleurs que la peinture abstraite contemporaine a eu de prestigieux précurseurs qui lui ont tracé la voie, il y a des siècles. Ce sont les maîtres de l’art décoratif musulman qui ont su mettre en valeur de belles matières pour décorer l’architecture civile et religieuse de mille entrelacs, de savants jeux d’arabesques et d’élégants motifs géométriques.

Du témoignage social à la vision des valeurs spirituelles

Cependant Dinet a choisi d’être un peintre figuratif. Qu’il traite de portraits, de paysages ou de sujets narratifs et allégoriques, sa peinture, magistralement rehaussée par l’harmonie des couleurs et la luminosité de l’atmosphère, l’a fait comparer à Ingres, à Courbet, à Manet ou au Suédois Zorn.

Mais à une époque où d’autres artistes continuent à puiser leur inspiration dans l’antiquité et la mythologie, Dinet se tourne vers le monde arabe pour le faire comprendre et le faire aimer.

Son art de l’exactitude recèle également une recherche métaphorique qui exprime une sensibilité engagée au service d’un idéal.

Car, à la précision de l’observation, s’ajoute l’intuition de la spiritualité qui se reflète chez ses personnages pour révéler leur âme, leur condition sociale et l’environnement culturel.

C’est ainsi que le recueillement, bien plus « El Khouchoua » sont pleinement restitués dans le tableau de la prière qui prend toute sa signification grâce à l’harmonie entre la vigueur sereine des hommes et l’ardeur de la foi dans l’attitude, le geste, le regard…

Son style figuratif n’est pas une manière de rivaliser avec la photographie mais grâce à une technique sûre et une maîtrise de la couleur, Dinet s’efforce de trouver un langage simple pour exprimer une réalité complexe qui échapperait autrement.

L’émouvante « Femme abandonnée » ne sourit pas, immobile, perdue dans sa contemplation de l’infini du désert, car elle reflète l’image de la solitude et du désespoir, de la résignation, face à la fatalité.

Cependant, la chaude lumière du désert qui fut l’inépuisable inspiratrice de Dinet lui permit également de peindre des nus dans des paysages féeriques.

Au-delà de la femme éphémère des Oulad Naïl, c’est le mythe de « Khadra »où la condition imposée à certaines femmes qu’il représente dans leur plasticité simple et crue. Mais la volupté émanant de ces teintes lumineuses et des couleurs chatoyantes exprime la beauté sans jamais sombrer dans la vulgarité.

D’autres toiles d’une tonalité flamboyante illustrent des visages radieux, le sourire angélique de l’enfant, la tristesse des êtres, la lumière et l’espace.

Accessible aux masses, sa peinture évoque en fait la condition humaine. Un pathétisme discret et une certaine recherche pour créer l’ambiance le rapprochent quelque peu de l’impressionnisme, mais son originalité réside essentiellement dans la manière de camper ses personnages et de marquer leur figure du sceau du destin.

L’un des plus saisissants de ces portraits se découvre dans le tableau de « L’Aveugle et l’Insouciance de la Jeunesse » qui raconte l’histoire de deux générations à travers la même destinée…

Voilà pourquoi, il suffit de regarder le visage ridé et émacié de la vieille femme aveugle pour sentir le poids des années, de la misère, l’empreinte de la souffrance atténuée, semble-t-il, par une foi inébranlable. Et, à côté, l’image optimiste d’une jeunesse trépidante d’espoir, assoiffée de connaissance et confiante en l’avenir.

Enfin, l’injustice, la misère et l’aliénation engendrées par le système de domination colonialiste sont souvent dénoncées courageusement dans des scènes émouvantes telles celles de «L’Indigénat» ou de «La Cueillette des Abricots»

En somme, c’est une vision des êtres et de leurs valeurs culturelle, psychologique et sociale qui sont autant de thèmes de réflexion et parfois d’amères méditations…

Nous retrouvons ainsi le fil d’Ariane qui relie la production artistique et littéraire de Nasreddine et rappelle l’entité humaniste de son œuvre et de sa vie.

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